Écoanxiété et écosensibilité : de bonnes nouvelles ?

par Mohammed Taleb

 

L’écoanxiété peut être envisagée comme l’une des manifestations de l’écosensibilité, cette capacité à ressentir profondément l’état du monde vivant. Ce ressenti s’exprime à travers trois dimensions de la personne telles qu’elles sont présentées par l’anthropologie traditionnelle : le corps, l’âme et l’esprit.


Lorsque l’écoanxiété se manifeste par le corps, elle se traduit par un malaise physique face à la détérioration des écosystèmes, une douleur qui s’inscrit dans la chair en réponse aux blessures infligées à la Terre. Certaines personnes éprouvent même une hypersensibilité aux pollutions invisibles, comme celles générées par les ondes électromagnétiques des technologies numériques. Ce mode de perception traduit une proximité presque organique avec la nature, un lien direct et viscéral avec le vivant.


Lorsque l’écoanxiété s’exprime par l’âme, elle modifie notre paysage intérieur, influençant nos états d’âme et nos émotions profondes. Le langage reflète cette correspondance entre le monde extérieur et notre intériorité : on parle de "dépression" aussi bien pour qualifier un état météorologique qu’un état psychique. Ce parallèle illustre la façon dont l’environnement influe sur notre équilibre émotionnel.


Enfin, lorsque l’écoanxiété se situe au niveau de l’esprit, elle se manifeste par une quête de sens, une interrogation sur la signification de la crise écologique et, idéalement, par un éveil de la conscience. Comprendre les causes profondes du dérèglement du monde et en percevoir les implications philosophiques et spirituelles peut alors devenir un moteur de transformation, ouvrant la voie à un engagement lucide et éclairé.


L’écoanxiété, et au-delà d’elle, l’écosensibilité, est une bonne nouvelle en ce qu’elle témoigne d’un lien profond, vivant et conscient entre l’humain et la nature vivante. Dans un monde où la séparation entre l’humain et son environnement a été exacerbée par des siècles de pensée dualiste et d’exploitation du vivant (en rapport direct avec le « désenchantement » capitaliste détaillé par Max Weber), le fait que certaines personnes ressentent dans leur corps, leur âme et leur esprit les atteintes faites à la Terre est une preuve de la persistance d’une parenté sensible avec le monde naturel. Ce ressenti douloureux n’est autre que le signe d’une conscience éveillée, d’une relation qui n’a pas été entièrement rompue, d’une empathie écologique qui pourrait bien être le ferment d’une réorientation de notre rapport au vivant.


Si l’écoanxiété est douloureuse, elle est aussi le signe que l’anesthésie collective imposée par la modernité technique et marchande n’est pas totale. Elle est la preuve que nous ne sommes pas condamnés à l’indifférence ou à l’aveuglement. Cette douleur du monde, quand elle est comprise comme un appel et non comme une fatalité, peut devenir une force de transformation. Elle révèle un besoin vital de résonance avec la nature, une exigence intérieure qui refuse l’amnésie écologique et qui, en ce sens, porte en germe la possibilité d’une réconciliation avec le vivant. L’écosensibilité, en nous ramenant à cette interdépendance oubliée, ouvre un chemin vers un réenchantement de notre relation au monde, où la conscience, même douloureuse, joue un rôle essentiel.