James Turrell

sur le chemin de l’Abstraction lumineuse.

Une lecture écopsychologique et néoplatonicienne

par Mohammed Taleb

Roden Crater, Arizona (https://rodencrater.com/)

 

James Turrell ! Cet artiste étasunien né en 1943 est principalement connu pour son travail sur la lumière et l’espace. Il est associé au mouvement Light and Space, un courant artistique qui explore la perception, la lumière et l’environnement. Son œuvre ne consiste pas en des peintures traditionnelles, mais en des installations immersives où la lumière devient le médium central. Son projet le plus emblématique est le Roden Crater, un immense observatoire sculpté dans un volcan de 400 000 ans dans le nord de l'Arizona, et acquis par l'artiste en 1977, lieu fantastique conçu pour transformer l’expérience de la lumière et du ciel. Il prend appui dans ce projet sur les arts et les cosmovisions des Nations indiennes et de leur anciennes civilisations (les Mayas, les Hopis, etc.).

 

Le mouvement Light and Space, né en Californie à la fin des années 1960 et au début des années 1970, fait partie de la Contre-Culture, théorisée par Theodore Roszak, le fondateur de la future écopsychologie (1992). Influencé par l’abstraction géométrique, le minimalisme et la Gestaltpsychologie, il remet en question les limites de l’objet artistique et privilégie une interaction sensorielle avec le spectateur. Utilisant des matériaux comme le plexiglas, la résine ou la fibre optique, ses artistes créent des environnements où la lumière naturelle ou artificielle transforme l’espace et modifie la perception. On peut parler légitimement d’un espace écopsychologique dans la mesure où ces installations ouvrent le champ de l’intensification de la relation sensorielle entre le corps et le corpus mundi (l’environnement comme Nature animée), l’âme et l’anima mundi.

 

James Turrell, connu pour ses Skyspaces et son projet Roden Crater, explore la lumière comme matière première. Robert Irwin, pionnier du mouvement, travaille sur les effets perceptifs de la lumière et du vide. Doug Wheeler conçoit des environnements où les contours disparaissent, tandis que Maria Nordman et Helen Pashgian utilisent la lumière pour altérer la perception des formes et des couleurs.

 

Bien que le mouvement n’ait pas produit de manifeste, plusieurs textes en analysent l’impact, comme Seeing Is Forgetting the Name of the Thing One Sees (Lawrence Weschler, 1982), une biographie de Robert Irwin, ou James Turrell: The Art of Light and Space (Craig Adcock, 1990). Le Light and Space a influencé des artistes contemporains comme Olafur Eliasson et Ann Veronica Janssens, ainsi que des architectes intégrant la lumière dans leurs créations. Il entretient aussi des liens avec l’art environnemental et le land art, et, d’un point de vue philosophique, sa quête d’une expérience contemplative et immatérielle rappelle des concepts néoplatoniciens d’élévation et de perception de l’Un avec et au-delà du sensible.

 

L’association entre Light and Space, James Turrell et le néoplatonisme se justifie par plusieurs éléments. D’abord, la lumière y est une manifestation du divin : dans la tradition néoplatonicienne, elle symbolise l’Un, principe transcendant à l’origine de toute réalité, émanation structurant le cosmos et guidant l’âme vers la contemplation, tandis que l’œuvre de Turrell, jouant sur une lumière immatérielle, dissout la perception des formes matérielles et invite à une expérience spirituelle. Ensuite, ce lien apparaît dans l’expérience de la perception au-delà du sensible : le néoplatonisme insiste sur une réalité suprasensible accessible par l’intellect et l’élévation spirituelle, et les œuvres de Turrell, notamment ses Skyspaces, altèrent notre perception pour nous faire expérimenter une dimension du réel qui dépasse le visible ordinaire. Enfin, ses installations plongent le spectateur dans un espace archétypal, où la lumière et l’espace deviennent les véritables objets d’art, abolissant les formes classiques, une démarche qui rejoint la vision néoplatonicienne d’un monde où les formes sensibles ne sont que des reflets des réalités intelligibles et où l’expérience esthétique devient un chemin vers une connaissance plus profonde.

 

Bien que James Turrell, dont l’identité spirituelle et culturelle est celle de la tradition quaker, ne se revendique pas explicitement du néoplatonisme, son œuvre dialogue avec certaines de ses thématiques centrales : la lumière comme principe spirituel, la transcendance du sensible et l’invitation à une expérience contemplative. Ses installations offrent une expérience qui peut être rapprochée d’une quête de l’Un, à travers une approche phénoménologique de la lumière et de l’espace.

 

La théologie négative ou apophatique est une composante essentielle de la conception néoplatonicienne, qui insiste sur l’inaccessibilité de l’Un à la rationalité discursive et au langage conceptuel. Héritée de Plotin et développée par Proclus, Denys l’Aréopagite ou Maître Eckhart, elle repose sur l’idée que l’absolu transcende toute définition et ne peut être décrit que par ce qu’il n’est pas. Plutôt que d’attribuer des qualités positives à l’Un ou à Dieu, elle en souligne l’indicible nature, au-delà de l’être et de la pensée rationnelle. Cette approche invite à une connaissance qui dépasse le discours et conduit à une expérience contemplative, où l’âme s’élève vers la source première dans un mouvement d’union mystique.

 

Une déclaration de James Turrell : « Mon travail est sans objet, sans image et sans objectif » (« My work has no object, no image, and no focus ») peut être interprétée comme une forme d’art apophatique, en écho à la théologie négative du néoplatonisme. En affirmant l’absence d’objet et d’image, James Turrell renonce à toute représentation figurative ou conceptuelle, rejoignant ainsi la démarche apophatique qui nie toute attribution positive à l’Un. Ses œuvres ne cherchent pas à montrer, mais plutôt à faire éprouver une réalité qui dépasse la perception ordinaire, en créant des espaces où la lumière devient pure présence, une expérience qui ne peut se dire mais seulement se vivre. Comme la théologie négative invite à dépasser le langage pour atteindre l’ineffable, l’art de James Turrell propose une immersion sensorielle où la disparition des formes ouvre à une contemplation silencieuse de l’immatériel, une fulgurance vers le Sans-Fond.

 

En conclusion, donnons la parole à Theodore Roszak, qui, en 1969, publia Vers une contre-culture. Réflexions sur la société technocratique et l’opposition de la jeunesse. Cet ouvrage manifeste une rébellion sociale, une aspiration pacifiste et une quête spirituelle romantique et néoplatonicienne. On y trouve déjà en germe les intuitions de l’écopsychologie, qui relie la psyché humaine au monde naturel, ainsi qu’un éloge de la Lumière, entendue à la fois comme expérience intérieure et comme symbole d’une réalité transcendante.

 

« Le projet essentiel de notre contre-culture : proclamer un nouveau ciel et une nouvelle terre, si vastes, si merveilleux que les prétentions démesurées de la technique soient réduites à n’occuper dans la vie humaine qu’une place inférieure et marginale. Créer et répandre une telle conception de la vie n’implique rien de moins que l’acceptation de nous ouvrir à l’imagination visionnaire. Nous devons être prêts à soutenir ce qu’affirment des personnes telles que Blake à savoir que certains yeux ne voient pas le monde comme le voient le regard banal ou l’œil scientifique, mais le voient transformé, dans une lumière éclatante et, ce faisant, le voient tel qu’il est vraiment. »

 

Et en écho cette parole de James Turrell : 

« Seuls des yeux pleins de lumière peuvent la refléter généreusement. »

(“ Only eyes full of light can reflect it generously")



(Pour en savoir plus sur la Contre-culture et l’écopsychologie, je renvoie à mon livre : Theodore Roszak. Vers une écopsychologie libératrice, éditions Le passager clandestin, 2015)