Une Culture générale pour la Justice globale

Page enluminée du traité de pharmacologie d’al-Ghāfiqī, XIIIe siècle, probablement Bagdad, Irak

Page enluminée du Kitāb fī al-adwiya al-mufrada (« Livre des médicaments simples »), traité de pharmacologie d’Abū Jaʿfar al-Ghāfiqī, copié et illustré au XIIIe siècle, probablement à Bagdad, Irak. Manuscrit conservé à la Bibliothèque Osler d’histoire de la médecine de l’Université McGill (Montréal). La plante est la camomille, appelée Ibn ‘Irs (ابن عرس) ou plus communément al-Babunaj (البابونج) dans la pharmacopée arabe médiévale.

 

 

La Culture générale comme capacité à comprendre les relations, les contradictions et l’unité du réel, au-delà de l’émiettement des savoirs produit par la civilisation capitaliste.

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Relier, résister, habiter 

Une bataille intellectuelle occupe mes années depuis longtemps, celle de la « Culture Générale ». Face à cette dernière se dressent l’éclatement des savoirs et la souveraineté croissante des disciplines lorsqu’elles deviennent autant de territoires séparés de la connaissance. Chaque spécialisation garde sa juste nécessité : la biologie décortique le vivant, l'histoire date les ruines, parfois les promesses, la psychologie observe les tumultes de nos jardins secrets. Mais dès qu'une discipline s'institue en unique clé du monde, elle ampute la pensée de son pouvoir le plus précieux, celui de saisir les relations entre les phénomènes, les contradictions qui les traversent, l'unité du réel.

La Culture Générale se distingue de l’accumulation des connaissances comme de l’érudition académique, sans pour autant s’en détourner. Elle se nourrit de l’une et de l’autre pour établir des relations que les cloisonnements disciplinaires tendent à effacer. Dans ma conception du monde, cette culture désigne une capacité psychique : articuler idées, événements, expériences que les découpages disciplinaires tendent à séparer. Comprendre, dès lors, c'est saisir les articulations profondes qui unissent, par exemple, la persécution des « sorcières », l'expansion coloniale et l'aliénation consumériste générée par le capitalisme. Cette intelligence des rapports métamorphose la simple addition des savoirs en compréhension véritable de l'existence, et du devenir.

Ma démarche s’inscrit dans une orientation transdisciplinaire et dialectique, tournée vers la Justice globale. Elle approfondit des questions aussi diverses que la théologie de la libération, la philosophie sociale, la poésie, l'écologie, les luttes des peuples sous domination coloniale, au premier rang desquelles la lutte du peuple palestinien, ainsi que les résistances des peuples autochtones, l'écoféminisme, l'écopsychologie ou le marxisme romantique. Rationalité et histoires de vie, intuitions et douleurs, rêves et espoirs s'y trouvent mis en relation, pendant que se révèlent les contradictions qui traversent notre présent : lutte des classes, domination, libération des peuples, accomplissement de soi, nouvelles subjectivités, spiritualités, émancipation sociale, crise écologique.

Cette perspective conduit à interroger le désenchantement capitaliste du monde. Il tend à soumettre les êtres, les choses et les milieux à la logique de la valeur d’échange et dissout, dans le même mouvement, l’imaginaire, la mémoire et la profondeur symbolique dans l’impératif consumériste. La repoétisation du rapport au monde devient dès lors une question à la fois philosophique, écologique et politique.

Cette question de la repoétisation conduit à Friedrich Hölderlin. Au début du XIXe siècle, après son effondrement psychique de 1806, le poète allemand est accueilli à Tübingen par le menuisier Ernst Zimmer. Il y vivra jusqu'à sa mort, en 1843, dans la célèbre tour située au bord du Neckar. En 1822, le jeune Wilhelm Waiblinger vient lui rendre visite et reçoit de lui plusieurs manuscrits. Il en reprend notamment un texte en prose poétique dans son roman Phaëthon, publié en 1823. Ce texte, généralement désigné par ses premiers mots, In lieblicher Bläue, Dans l'azur si tendre, est devenu l'un des écrits les plus commentés de son œuvre tardive, même si son histoire éditoriale et son attribution ont fait l'objet de discussions. Une phrase s'y détache, promise à traverser deux siècles de pensée : Voll Verdienst, doch dichterisch, wohnet der Mensch auf dieser Erde. « Plein de mérite, et pourtant en poète, l'homme habite cette terre. » Habiter poétiquement : voilà la formule qui résume, mieux que toute autre, l'exigence portée par ce site.

En langue arabe, le mot qui nomme l’habitat, la demeure, la maison, est bayt. Il désigne aussi le vers de poésie, bayt al-shiʿr. Une demeure et un vers portent ainsi un même nom : l’un comme l’autre bâtissent un abri contre la dispersion, ordonnent un espace habitable, dressent une forme et donnent un lieu à la présence humaine. Cette proximité entre la demeure et le vers poétique permet ainsi de penser, dans la langue arabe, un même geste fondateur, habiter et composer.

Ce site porte un nom accordé à cette exigence : La Terre, l'Âme et le Droit, avec pour sous-titre Une Culture Générale pour la Justice globale. Il présente mes livres et mes cours audio, publie mes articles, annonce le programme de mes formations et de mes conférences. Il offre aussi des contributions de penseuses et de penseurs, et d’organisations originaires de plusieurs régions du monde. La Justice globale en forme le fil d’Ariane, reliant chaque texte et chaque cours à un même idéal, celui d’habiter enfin la Terre en poètes, en artisan-es de justice et en gardien-nes du monde commun.

Mohammed Taleb

 

Mohammed Taleb est formateur en Éducation relative à l’Environnement (ErE). Algérien, il est chercheur collaborateur au Centre de recherche en éducation et formation relatives à l’environnement et à l’écocitoyenneté de l’Université du Québec à Montréal. Il est également membre associé de l’équipe I-ACT (Identités et apprentissages en contextes de transition), au sein du secteur de la formation des adultes de la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation de l’Université de Genève.

Il est l’auteur de nombreux ouvrages consacrés à l’écopsychologie, à l’écologie dans les pays du Sud, aux arts traditionnels ainsi qu’à l’histoire de la littérature.

Il assure par ailleurs l’animation du site internet « La Terre, l'Âme et le Droit » et des Éditions de l’Espérance et de la Mémoire des luttes, ainsi que des revues Cap vers le Bien commun, et Psyché, Cosmos, Révolution.

Contact
culturegenerale@mohammedtaleb.info
https://www.humanitesecologiques.eu/

 

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